Apres un Traumatisme Crânio-Cérébral, la relation sociale en péril : La cognition sociale, une réponse adaptée.

La compréhension du cerveau a pris un nouvel essor avec A. Damasio dans un premier ouvrage « l’erreur de Descartes » où il  traite la manière dont les émotions se manifestent dans les interactions qu’entretiennent le corps et le cerveau dans la perception de nos actes. Il illustre son propos à partir de l’étude de cas de « Phinéas Gage »et démontre ainsi comment les émotions précèdent la raison, nous guident vers les meilleurs choix et nous permettent de nous adapter à notre environnement. Ses travaux successifs ont permis d'ouvrir une nouvelle discipline des neurosciences pour traiter ces troubles relationnels et leurs conséquences en termes d'adaptation et de fonctionnement. L'auteur montre l'implication des émotions et des sentiments dans la prise de décision, et élabore la théorie des marqueurs somatiques. Dans un deuxième livre, « le sentiment même de soi », il s'intéresse au rôle des émotions et des sentiments dans la construction de soi, tandis qu'il axe davantage son propos sur la l'explication et l'apport des sentiments à l’expérience humaine dans un troisième ouvrage « Spinoza avait raison ».

L'intérêt pour la cognition sociale est récent, la neuropsychologie cognitive ayant longtemps dominé les recherches. La cognition sociale, se définit comme "l'ensemble des aptitudes et expériences émotionnelles et sociales régulant les relations entre les individus et permettant d'expliquer les comportements humains individuels ou en groupe",

Aujourd'hui, on perçoit bien les limites d'une approche strictement cognitive des patients porteurs de lésions cérébrales acquises. Cette approche, certes indispensable, ne suffit pas à rendre compte de l'ensemble des phénomènes qui peuvent être observés dans le quotidien des blessés, en particulier sur les plans comportemental et interactionnel. La cognition sociale implique la prise de décision, la compréhension des émotions, la théorie de l'esprit, l'empathie, le raisonnement social ou encore les aptitudes pragmatiques.

La théorie de l'esprit (TDE) et plus largement l'ensemble des compétences relatives à la cognition sociale, constituent à ce jour un objet de recherche à la fois fondamentale, humaniste, et conservant une perspective thérapeutique. La préoccupation permanente est de favoriser une meilleure réinsertion sociale des blessés, en permettant une meilleure compréhension de leur subjectivité, afin de dépasser leurs déficits. implique l'acquisition de savoirs sociaux, la perception et le traitement des signaux sociaux ainsi que la représentation des états mentaux d'autrui.

L'évaluation neuropsychologique, qu'elle s'inscrive dans le soin ou dans la réparation juridique du dommage corporel ne peut se limiter à une approche strictement cognitive et doit intégrer ces nouvelles connaissances:

La cognition sociale est utile pour :

  • le suivi principalement en Soins de Suites et de Réadaptation afin de mieux comprendre les troubles comportementaux qui accompagnent la période de rééducation réadaptation.

  • l'évaluation des préjudices subis par la victime d'un TCC. Ces préjudices à caractères sociaux auront un retentissement sur : la reprise du travail, l'autonomie de la vie quotidienne et la capacité à tenir un rôle familial.

Si les émotions guident la raison, après un TCC, la labilité émotionnelle, les ressentis difficilement contrôlables et identifiables perturbent la sphère affective. De plus, les troubles cognitifs limitent les comportements raisonnés. Ce chaos fonctionnel du cerveau perturbe les interactions avec les autres.

Quelle relation la victime d'un TCC peut rétablir avec ses proches et son environnement social ? Henry et al. (2006) se sont intéressés aux liens qu’entretiennent la théorie de l'esprit, les fonctions exécutives (FE) et la reconnaissance d’émotions de base dans le contexte d’un TCC grave en comparant les performances d'un groupe de 16 blessés à un groupe de 17 sujets contrôles sur différentes tâches: des mesures exécutives, une tâche de reconnaissance d’émotions de base et une tâche de théorie de l'esprit. Ils se sont intéressés aux relations potentielles entre le niveau exécutif et les performances en TDE et mettent en évidence une importante relation entre de ces deux mesures chez les sujets contrôles qu’ils ne retrouvent en revanche pas chez les patients victimes d’un TCC grave. Ils démontrent également une association entre un déficit exécutif et les scores en TDE. Cependant, cela ne permet pas de conclure si le déficit exécutif a pu conduire à de faibles performances en TDE ou bien si ces deux niveaux dépendent de systèmes neuro-anatomiques proches.

Certains troubles mentaux des victimes de TCC se retrouvent dans les tableaux cliniques de la psychiatrie développementale mais ils ne sont qu’apparents. C’est pourquoi ils sont nommés pseudo et s’inscrivent dans la manie ou dans la psychopathie.

Les troubles comportementaux seraient liés à une atteinte de la représentation des états mentaux d’autrui (intentions, convictions). Des auteurs se sont intéressés au comportement émotionnel et social après un TCC sévère et ont mis en évidence des difficultés à utiliser le langage au cours des situations sociales ce qui pourrait s’expliquer par des difficultés à considérer le point de vue ou l’état de connaissance de l’interlocuteur (Martin & McDonald,2003), tandis que d’autres études démontraient un lien entre les déficits en TDE et les troubles du comportement social des patients, et des difficultés dans la reconnaissance des émotions à partir d'expressions faciales ou du ton de la voix (Hopkins et al., 2002; Milders et al., 2003, McDonald et Flanagan, 2004, Bibby et McDonald 2005). Cependant, les analyses réalisées vont dans le sens d’une réduction à la fois des capacités inférentielles chez les victimes de TCC, associées à des déficits en mémoire de travail et linguistiques.

La prise en charge des troubles de la cognition sociale représente un accès possible à une réhabilitation ou une restauration cognitive, inconcevable il y a encore quelques années, mais qui constitue aujourd'hui une nouvelle étape vers l'autonomie de ces blessés dont l'insuffisance ou l'absence de réinsertion sociale à distance de l'accident constitue une plainte récurrente.

Les travaux d'auteurs actuels présentent de nouvelles perspectives thérapeutiques intéressantes comme la prise en charge des troubles de cognition sociale en groupe. Cette approche, originale et innovante, propose un nouveau rapport thérapeutes/patients, impliquant de la part des premiers une remise en question de leurs connaissances et savoir-faire relatifs aux seconds. Elle constitue aussi une nouvelle marche dans la conquête de l'autonomie et du mieux-être des blessés et porte sur les différentes compétences sociales (reconnaissance et discrimination des émotions, perception sociale, attribution d'états mentaux, analyse de ses propres comportements et leur ajustement selon chaque situation donnée, etc.).

En neuropsychologie, l'intrication des troubles de la cognition et ceux de la cognition sociale reste encore parfois controversée et implique de la part des neuropsychologues une approche à la fois prudente mais aussi spécialisée dans ce domaine.

L'évaluation cognitive des victimes de TCC serait incomplète si elle ne s'intéressait pas aux performances relatives aux compétences sociales.

Les programmes de rééducation réadaptation appliqués aux groupes de patients de Ben Yishay ont été présentés au colloque de l’association Handicap Invisible les 12 et 13 mars 2015.

La dynamique et l'interaction des participants de ces groupes pour retrouver une vie sociale est à promotionner. Dans certains cas, ces participants deviennent des pairs aidants, source d'espoir pour les blessés d'un TCC.

Caroline BOURDON

Psychologue spécialisée en neuropsychologie

Service de Rééducation fonctionnelle du Dr DERIGHETTI

Hôpital Privé d’Evry

Boulevard des Champs-Elysées

91 000 Evry

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